Le groupe « Éclaireurs de France » de l’Institut National de Jeunes Sourds

 

La création du scoutisme, en Grande-Bretagne et en France :

Le scoutisme (de l'anglais scout , lui même issu du vieux français « escoute ») est un Mouvement de jeunesse mondial créé par Lord Robert Baden-Powell, un général britannique à la retraite, en 1907, à Brownsea. Son but est d'aider le jeune individu à former son caractère et à construire sa personnalité tout en contribuant à son développement physique, mental et spirituel afin qu'il puisse être un citoyen actif dans la société. Pour atteindre cet objectif, le scoutisme s'appuie sur des activités pratiques dans la nature, mais aussi des activités en intérieur, destinées plutôt à un apprentissage intellectuel.

En France, les premières expériences de scoutisme se situent à partir de 1909 ou 1910 dans des foyers des « Unions Chrétiennes de Jeunes Gens » (U.C.J.G.), d’inspiration protestante. Mais, en 1911, deux grandes associations ouvertes à tous sans référence religieuse ont été créées en France, les Éclaireurs Français et les Éclaireurs de France, à côté des Éclaireurs Unionistes issus des U.C.J.G.. Dès 1912, des expériences de scoutisme adapté aux filles ont été menées et ont abouti en 1921 à la création de la Fédération Française des Éclaireuses, ouverte à toutes. La hiérarchie catholique n’a pas accepté les principes du scoutisme pendant une dizaine d’années avant de créer dans les années 20 des associations pour les garçons (les Scouts de France) et les filles (les Guides de France).

À l’origine, le scoutisme a été proposé aux jeunes garçons, de 11 à 17 ans ; il a été très rapidement étendu à d’autres tranches d’âge : les « louveteaux » de 8 à 11 ans et les « routiers » au-delà de 17 ans. Il en a été de même pour les filles, avec la même articulation en « branches » suivant les tranches d’âge.

 

Le scoutisme dit « d’extension » et la création du groupe de l’Institut National :

Très rapidement après sa création, les responsables du scoutisme se sont posé la question de son adaptation aux jeunes handicapés et des expériences ont été menées, après la première guerre mondiale, en particulier auprès de jeunes « allongés », garçons et filles, ou des handicapés physiques, sensoriels ou mentaux. Dès 1920, des éducateurs de sourds-muets, à la Royal Cross School de Preston, en Angleterre, adoptent le scoutisme comme base de leur pédagogie. En 1930, la Grande-Bretagne comptait 144 unités accueillant des sourds-muets.

L’illustration ci-après reproduit le communiqué officiel paru dans la revue « Le Chef » d’août-septembre 1934 annonçant la création de la troupe du Palmier à Paris-Pasteur et la nomination de son premier responsable, Louis Theunissen. Il est vraisemblable que cette unité était rattachée à l’Institut. Nous ne savons pas grand chose de cette unité d’avant-guerre. Il semble que les jeunes aient pratiqué, entre autres, des activités nautiques (sur la Seine ?). En 1937, huit éclaireurs sourds-muets participent au Jamboree (rassemblement international) de Vogelenzand aux Pays-Bas.

 

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Comme pour tous les autres secteurs, les activités ont deux préoccupations majeures :

- d’une part, l’adaptation des méthodes et moyens du scoutisme aux spécificités du handicap, en l’occurrence aux problèmes de communication ;

- d’autre part, l’intégration aux autres pratiquants de ces méthodes, par des activités communes et une réflexion continue de recherche et d’échanges.

Si les loisirs sont devenus aujourd’hui monnaie courante, il n’en était pas de même au début du XXe siècle : le scoutisme faisait novation dans la société en général, aussi bien par ses propositions que par ses apparences ; cette novation était encore plus grande dans le milieu fermé d’un internat.

Pendant la période de l’Occupation, le scoutisme est interdit en zone « Nord ». En zone « Sud », il est présent, en particulier à l’Institut départemental de jeunes aveugles et jeunes sourds de Villeurbanne. Marguerite et René Pellet, dirigeants de l’Institut et responsables du groupe E.D.F., s’engageront dans la Résistance et la protection d’enfants juifs menacés. Ils y laisseront la vie.

La troupe de l’I.N.S.M. est recréée en 1947. Dès 1948, on trouve la trace d’activités adaptées aux tranches d’âges présentes dans l’Institution ; une « compagnie » d’éclaireuses, rattachée à la section « neutre » de la Fédération Française des Éclaireuses, complète le groupe. Une présentation du groupe, de ses principes et de ses activités est rédigée par pour la Revue Générale de l’Enseignement des Sourds-Muets.

L’encadrement est, au début, constitué de jeunes entendants formés dans d’autres unités parisiennes mais, bientôt, quatre garçons et une fille de l’Institution deviennent assistants.

Les activités prennent des formes diverses :

- des sorties, le dimanche ou en week-end,

- des camps, pendant les « petites vacances » ou en été,

- des rallyes, départementaux ou régionaux, avec les entendants du Mouvement de la région parisienne,

- des congrès, réunissant les cadres de toutes origines pour des échanges d'expérience et une réflexion en commun,

- des « jamborees », organisés au plan international pour les Éclaireurs de l'en­semble du monde, où les E.D.F. du groupe Saint-Jacques tiennent toute leur place : Pays-Bas, Grèce, Allemagne, Grande-Bretagne, Canada…

Nous avons déjà indiqué que le scoutisme apportait une réelle innovation dans la conception générale de l’éducation des jeunes, mais on peut considérer que cette innovation est encore plus sensible dans le cadre d’un établissement « fermé » dont les élèves sont internes : les loisirs se limitent à des « promenades » très encadrées, sans activités de détente. Le scoutisme apporte, au cours des sorties et des camps, un véritable air de liberté et une « respiration » évidemment appréciée… Les contacts extérieurs, avec d’autres membres du Mouvement ou dans le cadre international, enrichissent ces activités.

Après la seconde guerre mondiale, l’association des Éclaireurs de France met en place une politique systématique de développement de son secteur Extension, à partir d’une définition donnée par la responsable nationale :

« À l’opposé des racistes, nous croyons en la valeur de tout homme ayant usage de sa conscience. Nous croyons que tout être, même infirme, même malade, doit être doté de volonté libre et porté, comme les autres, par sa propre dignité. »

Cette politique va permettre une réelle prise en compte des particularités du scoutisme d’extension dans toutes ses composantes. Les expériences et les actions des Éclaireurs de France sont particulièrement appréciées au plan international, comme l’atteste la brochure "Scouting with the Handicapped boy" éditée en 1955 par le « Boy Scouts International Bureau » avec, en couverture, la photo d’un jeune Éclaireur de France.

Dans les années 50, une « équipe nationale Extension » est mise en place, dont fera partie Catherine Lautmann, responsable Louveteaux du groupe de l’Institution et future professeur. Celle-ci présentera sa thèse de fin d’études sur le thème « Le scoutisme Éclaireurs de France chez les sourds-muets » (disponible à la bibliothèque de l’Institut National et présentée en 1947 par la « Revue Générale »). Dans le même temps, elle fera partie de l’équipe d’animation de la province Paris-Sud de l’association, concrétisant ainsi le lien étroit entre le groupe et le reste du Mouvement.

Tout au long d’une trentaine d’années, les méthodes d’animation des unités du groupe se sont adaptées, en réponse à une évolution permanente de la Société et des besoins des jeunes. En particulier, les problèmes de communication ont toujours eu une place prioritaire dans les préoccupations des encadrements ; la réalisation de sorties et de camps avec des entendants, par exemple, a conduit à une réflexion permanente sur la communication des jeunes sourds avec le reste de la Société – et sur la communication du reste de la Société avec les sourds. Les directives du « congrès de Milan » (abandon de la langue des signes dans l’enseignement, qui devient « oraliste ») ne concernaient pas les activités de loisirs et la langue des signes a toujours été pratiquée dans ce but, sans être considérée comme un moyen exclusif et sans écarter les autres modes d’expression. Et, en de nombreuses occasions, les membres du groupe ont eu le plaisir d’initier des jeunes entendants à leur langue personnelle !

Il est évident que la place des activités de loisirs, et l’importance qui leur est accordée, a évolué depuis 1934. Le scoutisme a été un précurseur dans ce domaine, et de nombreuses possibilités sont proposées aux jeunes et aux familles. La prise de conscience de cette évolution va ouvrir une nouvelle étape de la vie du groupe.

 

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Deux « anciens » de 1934 (Pertsowsky et Girod) retrouvés en 1995