Petite histoire de la surdité et de l’Institut National des Jeunes Sourds

La surdité :

La surdité se définit comme « un affaiblissement ou une perte complète de l’ouïe » (Robert).

Pour mesurer cette perte auditive, on croise deux données :

- la hauteur du son, est-il grave ou aigu ?

- son intensité, est-il fort ou faible ?

L’unité de mesure de l’intensité est le décibel. Grâce à ces mesures, le bureau international d’audiophonologie (BIAP) a établi une classification des degrés de surdité, classification quasi universellement admise de nos jours.

Ainsi, en prenant en compte les fréquences conversationnelles (c’est-à-dire les fréquences qui correspondent à la voix parlée), le BIAP distingue :

- la surdité légère pour une perte auditive entre 20 et 40 db,

- la surdité moyenne pour une perte entre 40 à 60 db,

- la surdité sévère pour une perte entre 70 et 90 db,

- la surdité profonde pour une perte supérieure à 90db.

À titre d’exemple, 40 db représente le niveau sonore d’une conversation courante, 60 db celui d’une conversation vive, 80 db une rue bruyante, 120 db un réacteur d’avion.

On comprend ainsi aisément qu’un jeune enfant atteint d’une surdité sévère ou d’une surdité profonde ne peut pas apprendre à parler spontanément, puisqu’il ne perçoit pas les sons habituels de la voix humaine. Sans appareillage, sans éducation spéciale, il est muet… Ce phénomène de la surdimutité a toujours intrigué médecins, savants et philosophes, puisqu’il pose d’emblée la relation entre langage et pensée. Un autre point préoccupait les hommes d’Église : le chrétien en effet est celui qui fait « profession de foi », c'est-à-dire qu’il proclame devant la communauté sa foi. Qu’en était-il pour un sourd incapable de s’exprimer ? Et comment s’engager par mariage, si l’on ne peut donner son consentement oral ? Les sourds étaient donc pratiquement exclus de la vie sociale…

Au siècle des Lumières, nous trouvons, entre autres, deux grands esprits qui se sont penchés sur la question : Diderot (1713-1784) et l’abbé de l’Épée (1712-1789).

Diderot publie en 1751 la « Lettre sur les sourds et muets » après avoir écrit en 1749, la « Lettre sur les aveugles », mais c’est l’abbé de l’Épée qui consacrera sa vie à l’éducation de sourds.

La très grande originalité de l’œuvre de l’abbé de l’Épée tient à trois éléments essentiels : il est le premier à s’intéresser à la langue gestuelle et à l’utiliser pour enseigner aux sourds, il veut faire de ses élèves des chrétiens et des travailleurs et, pour ce faire, il crée la première école gratuite pour enfants sourds. Jusqu’à cette époque en effet, les enfants sourds recevaient une éducation dispensée par des précepteurs, il s’agissait donc d’enfants issus de familles riches ou aisées. La première école de l’abbé de l’Epée, installée dans sa propre maison, était située rue des Moulins (aujourd’hui rue Thérèse). Peu après la mort de l’abbé, en pleine Révolution, la Constituante, par la loi du 21 et 29 juillet 1791, crée l'institution des sourds de naissance, qui avait pour finalité la poursuite de l'œuvre philanthropique du premier « instituteur gratuit des sourds et muets ». Celui-ci fut élevé par la même loi au rang des citoyens ayant mérité de la patrie.

 

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L’Institut National :

L'école fut installée le 4 avril 1794 dans le petit séminaire des oratoriens de Saint-Magloire, au 254 de l'actuelle rue Saint-Jacques. C’est la première école publique pour enfants sourds.

Nous ne pouvons pas nous étendre sur la longue histoire de l’Institut National des Jeunes Sourds de Paris, qui fut le centre de doctrines et de combats passionnés sur l’éducation des sourds, mais signalons le Congrès de Milan qui, en 1880, condamna et interdit l’utilisation de la langue des signes dans l’enseignement spécialisé : tout l’enseignement devait se faire par la méthode orale uniquement. Cette décision fut immédiatement appliquée en France et eut des conséquences considérables sur le fonctionnement des écoles spécialisées : tous les professeurs sourds furent ainsi renvoyés, seuls les professeurs entendants furent recrutés. Cette situation perdura jusqu’en 1991, où un amendement à la loi 91-73 avait déjà autorisé les parents à choisir entre une éducation bilingue ou uniquement orale. C’est toutefois la loi du 11 février 2005 qui met fin officiellement à l'obligation de la méthode orale pour l'éducation des sourds en France.

Désormais, la langue des signes est considérée au même titre que la langue française et les sourds ont le droit de bénéficier d'une éducation en langue des signes dans n'importe quelle école. Entre 1880 et 1991, la langue de signes française (L.S.F.) a pu vivre et se développer grâce aux grands établissements spécialisés qui regroupaient des élèves de 5 à 20 ans, avec de grands internats. Les plus jeunes, majoritairement de parents entendants, apprenaient, dès leur arrivée à l’Institut, spontanément et rapidement la LSF avec les plus âgés. Ils continuaient à la pratiquer dans les associations, en particulier l’Amicale des Anciens Élèves. Rappelons que chaque pays possède sa propre langue des signes, cette dernière n’étant aucunement universelle. Actuellement, la situation des enfants sourds est grandement modifiée par les avancées médicales et technologiques.

 

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En matière médicale, la pratique de plus en plus large des implants cochléaires permet à nombre d’enfants sourds profonds de naissance de bénéficier d’une amélioration notable de leur audition. Si l’implant ne les rend pas « entendants », il leur permet de contrôler leur voix et cette dernière est claire et harmonieuse ; l’accès au langage oral se fait plus aisément. Par ailleurs, et parallèlement à la langue des signes, s’est mis en place un code manuel qui rend visible tous les éléments de la chaîne parlée : la L.P.C., langue française parlée complétée. Rappelons en effet qu’une personne sourde, bonne labio-lectrice ne peut réellement capter que 30% du langage oral, les 70% restants sont comblés par la suppléance mentale, avec tous les risques de quiproquo qu’un tel pourcentage implique ! La LPC permet de contourner cet obstacle. Enfin, les prothèses auditives conventionnelles se sont considérablement améliorées tant en performances qu’en miniaturisation, ce qui les rend à la fois plus efficaces et plus discrètes.

Tous ces progrès ont considérablement changé l’enseignement dispensé dans les établissements spécialisés en général et à l’INJS en particulier : ainsi, de nombreux élèves sourds suivent-ils leur scolarité en milieu scolaire ordinaire. Parallèlement, le niveau des diplômes obtenus s’est élevé de façon significative : dans les années 60, les élèves de l’INJS préparaient majoritairement un diplôme-maison, et non un CAP. Ce diplôme était du reste d’une bonne tenue et était apprécié par le milieu professionnel. Actuellement, les élèves préparent majoritairement un baccalauréat, soit professionnel, soit technologique, soit général. Certains – encore peu nombreux – poussent jusqu’au BTS.

L’INJS de Paris, devenu très délabré dans les années 90, a été entièrement rénové ; la réhabilitation a été terminée en 2001. Si le cadre extérieur a été totalement conservé, l’intérieur a été profondément modifié : plus de grands dortoirs, mais des chambres, plus de réfectoires, mais un restaurant libre service etc. Enfin, l’INJS de Paris, premier établissement public d’enseignement pour les sourds, reste un pôle d’attraction international. Tous les visiteurs intéressés par la surdité s’y rendent et de nombreux professionnels y effectuent des séjours ou des stages.

(Présentation préparée par Odile Ghermani-Lugand)

 

Questions de vocabulaire…

Au terme « sourd » qui a toujours été – et est toujours – employé pour désigner une personne qui n’entend pas ou qui entend mal, se sont ajoutés d’autres vocables. Certains se réfèrent : - au moyen de communication : sourd muet, sourd parlant, sourde signant, - au degré de surdité : demi-sourd, sourd léger, moyen, sévère, profond, - à l’âge de la surdité : devenu sourd, - aux aides techniques : sourd appareillé, implanté… D’autres veulent éviter le mot « sourd » jugé péjoratif et le remplacent. Par exemple, on parle du monde du silence ou du monde silencieux, de malentendants, de silencieux, d’handicapés auditifs et, actuellement, de « personnes en situation de handicap auditif ». Nous emploierons le mot « sourd » dans sa définition initiale.

 

L’enfant et sa communication :

Depuis 80 ans, l’éducation des enfants sourds a incroyablement évolué, et, en particulier, avec l’usage de la langue des signes. Mal connue, même des professionnels – professeurs, psychologues, médecins –, elle était considérée comme mineure et nuisible à l’évolution de l’enfant et à sa future insertion sociale. Elle ne se pratiquait pas dans l’enseignement et était réservée aux échanges de la vie courante. On parlait de « mimique » et on pensait que la langue des signes ne pouvait exprimer que des notions concrètes : il fallait « neutraliser la néfaste tendance de l’enfant sourd à utiliser la mimique ».

 Pour les vacances, il était donc recommandé aux familles de mettre leurs enfants dans des colonies de vacances d’entendants : « les colonies d’enfants sourds sont à proscrire ; elles ne font, sur ce plan éducatif, que renouveler dans un autre cadre les conditions de l’internat » nous dit un article paru dans la Revue Générale en 1956 : il est conseillé de « n’accepter qu’un seul enfant sourd dans une colonie. À la rigueur, la colonie peut en accueillir deux mais en les affectant à des groupes différents ». Dans le même article, est signalé « le cas de deux scouts capables de se débrouiller bien oralement dans leurs relations avec les entendants. Avant leur départ, nous leur avons fait, entre autres recommandations, celle de s’appliquer à parler correctement et à éviter de faire des gestes. À leur retour, ils nous ont raconté leur vie au camp en nous affirmant qu’ils avaient “ bien parlé ”, mais qu’ils avaient été obligés de “ faire les professeurs de gestes ” : leurs camarades scouts, ayant vu quelquefois des sourds communiquer entre eux, leur avaient en effet demandé de les initier à ce langage “ mystérieux ”, ce qu’ils avaient fait bien volontiers pour leur être agréables, et, peut-être aussi, un peu pour se mettre en vedette ».

 Dans le même domaine, un article paru dans la revue « Le Chef » en juin-juillet 1945, intitulé « Dans le monde du silence », Pierre Denis-Guillard, membre des Éclaireurs de France et lui-même sourd, raconte son expérience sans s’étendre sur les moyens de communication : implicitement, il s’agit de communication « orale ». On voit, à partir de ces exemples, que le double problème de la communication des jeunes sourds entre eux et avec les autres n’est pas tout à fait simple à résoudre – et qu’il fait l’objet de positions quelquefois bien tranchées qui semblent en contradiction avec celles du scoutisme : si le groupe d’établissement ne convient pas à la famille ou à l’enfant, les éclaireurs offrent d’autres solutions. Il n’a jamais été difficile de trouver une unité d’entendants acceptant quelques sourds. Il est toujours souhaitable que le jeune puisse faire son propre choix. Un exemple intéressant : la troupe Éclaireurs de France de la ville d’Asnières était, en 1964, composée de deux patrouilles de jeunes sourds, élèves de l’Institut départemental Gustave Baguer, et de deux patrouilles d’entendants – partageant sorties, fêtes, réunions de parents, camps…